Hôtel Le Negresco

Hôtel Le Negresco

Article rédigé le 12/06/2026 par DRAC PACA

Des origines à la renaissance (1868–1957)

Henri Alexandre Negresco naît en 1868 à Bucarest, fils d'un aubergiste roumain. Formé aux métiers de l'hôtellerie dans toute l'Europe, polyglotte, il dirige le Casino Municipal de Nice avant de décider de construire son propre palace sur la Promenade des Anglais. Financé grâce à l'industriel automobile Alexandre Darracq, il confie la conception à Édouard-Jean Niermans, l'architecte du Moulin-Rouge, dont les plans épousent la parcelle en losange : quatre corps de bâtiment encadrant une cour elliptique couverte d'une verrière attribuée aux ateliers Eiffel, couronnée par la célèbre coupole rose pâle et pistache. Inauguré le 4 janvier 1913 avec 420 chambres toutes dotées d'une salle de bains privée, le palace accueille sept têtes couronnées dès son ouverture.

La trajectoire du fondateur est tragique : réquisitionné comme hôpital militaire dès 1914, l'hôtel ruine Negresco, qui meurt à Paris en 1920 sans avoir pu revoir son établissement en pleine activité. Le palace est cédé à une société belge, puis traverse des décennies difficiles, l’occupation allemande puis américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d'être racheté en 1957 par l'industriel breton Jean-Baptiste Mesnage, qui en confie la direction à sa fille Jeanne et son époux.

L'ère Jeanne Augier : du palace à l'hôtel-musée (1957–2019)

Pendant plus de soixante ans, Jeanne Augier sera l'âme absolue du Negresco. Passionnée d'art depuis l'enfance, elle raconte avoir été fascinée par Versailles petite fille, elle perçoit immédiatement le potentiel du palace déchu et entreprend de le transformer en quelque chose d'unique au monde : un hôtel de luxe intégralement décoré d'œuvres d'art, où chaque chambre, chaque couloir, chaque salon constitue un fragment d'un musée vivant. Elle sillonne les salles de ventes, les ateliers d'artistes, les châteaux en déshérence, les galeries parisiennes, accumulant pièce après pièce ce qui deviendra la Collection Jeanne Augier : près de 6 000 œuvres et objets couvrant cinq siècles de création française.

Sa vision est radicalement non-muséale : l'art au Negresco ne se contemple pas derrière une vitre, il s'impose à l'hôte, il cohabite avec lui, il exige de lui un regard.

Parmi les œuvres les plus remarquables de la collection, plusieurs pièces retiennent l'attention par leur valeur exceptionnelle ou la singularité de leur histoire :

Le lustre Baccarat du Salon Royal est sans doute la pièce la plus célèbre. Suspendu à la verrière d'Eiffel, il mesure 4,60 mètres de hauteur, pèse une tonne et se compose de 16 800 cristaux. Il avait été commandé en double exemplaire par le Tsar Nicolas II pour le Kremlin. Un des deux exemplaires a été acquit par Jeanne Augier pour le Salon Royal.

Le bar Le Versailles abrite l'un des trois portraits officiels de Louis XIV en costume de sacre peints par Hyacinthe Rigaud en 1701, les deux autres étant conservés au Louvre et au château de Versailles. Acquis par Jeanne Augier pour célébrer la virtuosité de l'art du Grand Siècle, il trône au-dessus d'une monumentale cheminée dans un cadre à lambris et plafond à caissons.

La Nana Jaune de Niki de Saint Phalle, sculpture monumentale de la figure féminine caractéristique de l'artiste, ponctue les espaces avec la joie et la couleur qui la caractérisent. Des compressions de César, des œuvres de Fernand Léger, de Salvador Dalí, et des meubles de l'École Boulle complètent un ensemble d'une diversité extraordinaire, qui traverse le classicisme du XVIIe siècle, le mobilier Louis XIII à Louis XVI et l'art contemporain du XXe siècle.

Le couloir principal est lui-même orné d'une moquette géométrique dessinée en 1974 par Yvaral, fils de Vasarely et fondateur du G.R.A.V., qui guide et trouble le regard des visiteurs.

Un hôtel de légende

Le rayonnement international du Negresco attire tout au long du XXe siècle ce que le monde compte de plus célèbre. L'hôtel devient le passage obligé des têtes couronnées, des chefs d'État, des vedettes du cinéma et de la musique. Grace Kelly, Elizabeth Taylor, Michael Jackson, Salvador Dalí, Elton John, entre beaucoup d'autres, y ont séjourné. C'est au Negresco, lors d'une jam session du premier Festival de jazz de Nice, que Louis Armstrong entend Suzy Delair interpréter la chanson C'est si bon et décide d'en enregistrer une version américaine, qui deviendra un succès mondial.

Le 14 juillet 2016, lors de l'attentat terroriste sur la Promenade des Anglais qui coûte la vie à 86 personnes, le Negresco ouvre à nouveau ses portes comme lieu de premier secours, un écho tragique à son rôle d'hôpital militaire un siècle plus tôt.

Classement, protections et avenir institutionnel

La valeur patrimoniale du Negresco est reconnue progressivement par les pouvoirs publics. L'ensemble de la façade et des toitures déjà inscrit en 1975, ainsi que le Salon Royal, avec sa verrière Eiffel et son lustre Baccarat, obtiennent le classement aux Monuments Historiques en juin 2003. Le palace est ainsi protégé dans sa double dimension : architecturale et décorative.

Ces classements reflètent ce que le ministère de la Culture résume ainsi : l'architecture du Negresco  « témoigne de la rencontre entre les styles classiques du XVIIIe siècle et les progrès techniques du début du XXe siècle ». Il est aujourd'hui le seul palace de la Côte d'Azur à être resté à capitaux entièrement français et indépendants. Depuis 2004, l'État a contribué à hauteur de 986 434 euros engagés sur vingt-deux ans, témoignant ainsi de l'engagement national en faveur de la restauration du palace et de sa mise en valeur.

Période

Intervention patrimoniale

Titre

Montant

Part État

 

2004 -2026

Restauration des façades ; restauration de la verrière centrale

6 - Dépenses d'investissement

4 103 757,19 €

986 434,04 €

 

 

 

 

L'après-Jeanne Augier : le fonds de dotation

Jeanne Augier s'éteint le 7 janvier 2019 dans son appartement du sixième étage du palace, à l'âge de 95 ans, après avoir été placée sous tutelle en 2013 pour la protéger des tentatives de rachat. Son décès ouvre une période d'incertitude : estimé à près de 400 millions d'euros, le patrimoine du Negresco suscite des convoitises. Mais Jeanne Augier avait anticipé : dès 2009, elle avait créé le Fonds de Dotation Mesnage-Augier-Negresco, qu'elle avait désigné comme unique héritier de son patrimoine et de l'hôtel. Ce fonds, dont le vice-président délégué est le Père Gil Florini, est organisé autour de trois axes : la défense des animaux, l'aide aux personnes handicapées et en détresse, et la préservation du patrimoine culturel français, au premier rang duquel le Negresco lui-même. « L'hôtel n'est pas à      vendre », confirme le directeur général Pierre Bord.

Conclusion

Plus d'un siècle après son inauguration, le Negresco reste un palace indépendant, à capitaux français, qui n'a jamais appartenu à aucune chaîne internationale, et dont la singularité tient précisément à l'accumulation des choix de deux caractères hors normes, Henri Negresco, l'immigré roumain ambitieux, et Jeanne Augier, la Bretonne passionnée d'art, qui en ont fait successivement un manifeste d'architecture et une œuvre totale. Ni tout à fait hôtel, ni tout à fait musée, il est ce que la Riviera a produit de plus singulier : un endroit où l'histoire du luxe, de l'art, des guerres et de la paix se lisent sur les murs, sous les lustres et dans le regard des portraits qui accompagnent les hôtes au long des couloirs.